lundi 11 mars 2019

Premiers jets


Voilà trois semaines que je suis à Rio. J’aimerais essayer de partager ici quelques moments, quelques sensations, du pire comme du meilleur. De la beauté comme j’en ai rarement vue à des situations quelques peu choquantes, déstabilisantes. Mais tout cela ne fait que commencer. 
Tout d’abord je me rends compte que je suis arrivée à un moment très particulier, l’avant-carnaval, et aussi de manière plus générale, juste après les élections présidentielles qui sont le résultat d’une énorme crise sociale et économique au Brésil. Je ne vais pas rentrer dans trop de détails car je ne me sens pas encore assez à l’aise, je ne comprends encore pas très bien comment tout ça fonctionne et ça reste un autre monde, très loin du mien, avec une histoire dense et complexe. 
Ayant fait déjà quelques visites avec des guides assez exceptionnels, des guides qui n’essayent pas de cacher la réalité mais au contraire qui mettent en lumière les paradoxes de cette ville, sa beauté autant que sa réalité sombre et poignante, j’ai déjà pu percevoir quelques fonctionnements que je vais essayer de mettre en mots. 

Tout d’abord, il faut savoir que l’esclavage ici a été abolit il n’y a que cent cinquante ans (c’est cinquante ans de plus qu’en France par exemple) et que cela a un énorme impact sur la vie quotidienne des gens encore aujourd’hui. Le Brésil est une société très raciste. Pour nous, européens, qui sommes également baignés dans du racisme et toutes formes de discriminations en général, c’est cependant un autre regard à avoir car le racisme n’est pas vraiment le même. Il est plus visible encore.  Plus frontal. En fait tout ici est plus visible et plus frontal. Je pense d’ailleurs que c’est le cas dans beaucoup de pays d’Amérique Latine. La richesse, la pauvreté, la misère, le luxe, la fête à n’en plus finir à côté de gens qui vivent et dorment dans la rue, qui ramassent les canettes vides pour faire quelques sous en les revendant pour le fer qu’elles contiennent, et bien d’autres joyeusetés encore. En France par exemple la classe majoritaire est la classe moyenne, et même si elle s’appauvrit et se précarise d’année en année, elle reste majoritaire. Les pauvres sont plutôt cachés, exclus, ont honte de leur précarité et préfèrent la masquer. Ici au Brésil la classe moyenne est bien plus réduite, et avec les nouvelles mesures gouvernementales elle tend encore à diminuer. Les seules aides disponibles, majoritairement mise en place par le gouvernement de Lulla sont supprimées ou en cours de suppression. La poignée de riches dirigent et imposent les règles. Evidemment des blancs, des hommes, mais ça… on connaît aussi par chez nous. 

Sachant tout ça, j’arrive juste avant la fête la plus importante de la ville, voir du pays entier, cette fameuse fête où tout est permis, où toutes les apparences sont transformées, les peaux luisantes de paillettes, les corps dénudés, et les passions déchaînées. Est-ce que vous sentez le paradoxe ? 
Je pense sincèrement qu’il est difficile de ne pas se rendre compte, une fois sur place, de cette grande incohérence, de ce malaise. Mais ce qui m’a le plus surpris, c’est qu’il est aussi très facile de faire semblant de ne pas le voir, de regarder ailleurs. Se perdre dans la beauté de la ville, dans les rythmes endiablés de sambas, dans le spectacle fabuleux des chars qui défilent, dans la chaleur des rencontres, l’alcool, les bouchent qui s’embrassent sans honte aucune. Cette culture étant si riche, si dense, si métissée, il est impossible de ne pas se laisser enlacer par elle. Elle nous berce joyeusement. Jusqu’au moment où… la fête ne suffit plus à faire illusion, à boucher les trous. Pour moi c’était le premier jour de carnaval où ça s’est fissuré. Je me suis rendue compte du trop. Je n’avais pas réussi à trouver le bon lieu ou être, où me sentir bien.  Ce que j’avais jusque là plutôt bien réussi à faire et sans trop d’effort. 

Ce soir là, la beauté a disparue et a laissé place à une odeur qui m’est vite parue insupportable : la viande brûlée. Voilà comment je résumerais cette soirée, par cette odeur qui reste, qui s’incruste, qui étouffe. J’ai été étouffée par cette ambiance de fête, qui pour le coup n’avais rien d’intéressant et encore moins de profond. Beaucoup de superficialité, de paraître. Ceci est un des versants du carnaval (peut être aussi un des versants du Brésil), mais il cohabite très bien avec beaucoup d’autres aspects, notamment l’amour de la vie et la joie d’exister, de s’aimer, de célébrer. Je trouve que jusqu’à maintenant les brésiliens gagnent la palme de la célébration, du jaillissement de vie, et d’avoir cette liberté d’assumer ce droit à en jouir pleinement, sans honte. Quand je ressens ces moments là, et j’en ai vécu quelques uns déjà, je me dis qu’il serait extrêmement triste de vivre une vie sans ces petites pépites qui donnent du sens à l’existence. De juste passer à côté. De même pour les paysages. Il y a des paysages incroyables partout sur Terre mais une fois que tu commences à en voir, tu te dis que tu ne peux plus vivre sans cette beauté, ces petites piqures esthétiques qui font tellement de bien à l’âme… Et on s’habitue plutôt vite à la beauté une fois qu’on y a goûté. La grisaille nous paraît vite peu attractive. Et l’aseptisation de nos sociétés en comparaison à cette vie qui jaillit,  qui bien sûr a un côté épuisant et douloureux, car voir la misère dans les yeux est un événement qui ne laisse pas indifférent… Mais qui, bizarrement, a un côté rassurant. On ne peut pas cacher tant de problèmes et d’inégalité à la fois. On ne peut pas faire comme si. Alors tout est là sous nos yeux, et nous oblige, à un moment où à un autre, à se positionner. Qui suis-je dans tout ça ? Mes privilèges ? Mes problématiques ? que puis-je faire ? Comment ne pas être juste un touriste de plus ? Je trouve ces questions très compliquées et très prenantes pour la simple et bonne raison qu’il est difficile d’y répondre sans rester un certain temps dans un endroit. Comprendre. Parler avec les gens, les écouter, les observer. Mettre en perspective les points de vues, faire des expériences diverses et en tirer ses conclusions. Voilà comment on peut arriver à se positionner. Mais cela demande du temps et un état d’esprit particulier. Voilà pourquoi je suis heureuse de rester un certain temps ici, pour m’imprégner et me positionner. En tant que femme, européenne, blanche. En tant qu’être humain qui a envie de croire en d’autres être humains, se laisser guider par eux, et donner tout ce que je peux donner tout en respectant qui je suis et mes limites.  

Voilà. Rien que ça. C’est avec cet état d’esprit que je commence le voyage. Avec déjà de merveilleuses rencontres, notamment une française, une âme voyageuse, je crois qu’on s’est reconnues dans cette confusion délicieuse et qu’on ne s’est pas vraiment lâchées depuis. La vie est bien faite des fois, quand on est juste avec soi. Et puis tellement d’autres aventures qui arrivent. Tellement de sourires des gens aux moments où on ne s’y attend pas. Cette fluidité du corps et de l’esprit qui est si bloquée là d’où je viens, si restreinte. Chez moi, le corps est contrôlé par l’esprit. Ici, avec cette chaleur, le corps existe avec plus de force. Il transpire. Il colle. Il est visible. La peau, les plis, la graisse, les fesses. J’ai acheté mon premier maillot de bain brésilien, j’aimerais moi aussi ne pas avoir honte de mon corps de femme. J’aimerais m’en foutre d’avoir quelques bourrelets. J’aimerais aimer voir tous les corps et les aimer pour ce qu’ils sont. Le Brésil me fait du bien. Le Brésil me prend dans ses bras et jour après jour, je grandis avec lui.






mardi 29 janvier 2019

De Rioz à Rio

Je m’appelle Gaëlle, et je vais avoir vingt trois ans dans exactement huit jours au moment où je commence ce texte. Je suis née à Besançon, ville que je ne cesserai jamais d’aimer de tout mon cœur, puis j’ai grandi en Haute-Saône, dans un petit village qui s’appelle Montboillon, pas plus de cent cinquante habitants. J’ai une sœur, Eva, qui vient d’avoir dix huit ans, et des parents qui se sont séparés quand j’avais neuf ans. Avant de revenir vivre à Besançon, cela fait plus de cinq ans maintenant, j’ai vécu dans d’autres petits villages, puis des petites villes, dont Rioz, avec un « z ». Dans exactement un mois je m’envole pour Rio, sans « z » cette fois. J’ai perdu une lettre au passage, je me suis allégée pour pouvoir prendre mon envol (un peu de poésie dans ce monde qui en manque cruellement, c’est cadeau !). Que s’est-il passé alors, pour que je perde une lettre ? Qu’est ce qui, dans mon histoire, m’emmène à partir à l’autre bout du monde à ce moment là de ma vie ? Je ne sais pas si je pourrais bien répondre à cette question puisqu’il y aura toujours une part de mystère dans ce choix, comme dans tous les autres. Mais ce choix là, je crois que j’ai envie d’en parler un peu, parce que je ne suis pas la seule à le faire, et je ne serai sûrement pas la dernière.



Partir loin. Ou simplement partir, pas forcément loin, mais est-ce vraiment la quantité de kilomètres qui comptent ? Parfois il suffit simplement de faire quelques mètres pour être dépaysé, voir quelques pas de côté. Mais ça, c’est encore un autre débat… J’ai fais le choix, pour mon premier grand voyage (puisque le Brésil sera le deuxième !), de rester en Europe. Ça me rassurait, je n’étais pas prête à franchir autant de mer d’un coup (ou peut être à quitter la mienne ?), à ne pas avoir la possibilité de rentrer subitement si je ne me sentais plus capable d’être loin, sans mes repères. J’avais envie de partir, déjà depuis quelques années, je sentais que c’était là, que ça bouillonnait, que ça me poussait de l’intérieur, mais j’ai attendu d’être prête. Vraiment prête. On n’imagine pas la quantité de choses qu’un départ (à partir du moment où la date est fixée et les billets d’avion achetés) peut engendrer à l’intérieur de soi. Un grand bouleversement, qui vient nous rappeler (ou nous apprendre) toutes ces peurs tapies au fond de nous, toutes les croyances qu’on a pu emmagasiner depuis toutes ces années, l’insécurité, l’impression qu’on y arrivera jamais ou qu’on est trop petite pour une si grande aventure. Alors il y a sept cent jours et quelques, j’ai pris mon courage à deux mains, et j’ai décidé que j’en serai capable. Moi, Gaëlle Hauger, franc-comtoise ayant grandi dans un petit village de cent cinquante habitants, moi qui rêve d’être artiste et d’en vivre, ayant opté (en détournant le système, car mon lycée de rattachement se trouvait à Vesoul !) pour une filière littéraire cinéma et théâtre dans le lycée du centre ville de Besançon, puis pour une formation qui me destinait à devenir comédienne, moi qui avait des étoiles pleins les yeux dès que quelqu’un me parlait du voyage (du grand !) et de toute l’expérience que ça avait l’air d’apporter, et bien oui, puisque d’autres l’avaient fait et n’avait par l’air de le regretter (au contraire…), pourquoi pas moi ?



Pour ajouter un peu de piquant, je me suis donné un grand défi : je suis partie seule, dans un pays dont je ne connaissais pas la langue. Je baragouinais en anglais (au début c’était une catastrophe, je traduisais tout littéralement et mes « th » sonnaient vraiment très « ze »), et j’étais incapable d’avoir une conversation en portugais (oui, je suis partie à Porto, pendant un an, en Erasmus). Et je peux vous le dire en toute honnêteté : j’ai galéré ma race. Je me suis sentie dépossédée de moi-même, je ne savais plus très bien qui j’étais sans ma langue et mes habitudes, sans la compréhension des événements qui se déroulaient devant moi (et mon besoin de contrôler ma vie…). J’étais perdue, vraiment, pour de vrai, et j’ai eu des moments où je me sentais aspirée par un énorme vortex invisible. J’ai pensé « c’est trop pour moi, je me suis fourrée dans un challenge que je ne vais jamais relever, je ne suis pas assez solide, je n’ai pas assez confiance en moi », mais pour autant je n’ai jamais voulu rentrer à Besançon, parce qu’à côté de ça il y avait des choses tellement merveilleuses que je vivais, des personnes tellement incroyables que je rencontrais, que je ne pouvais que me dire « tiens bon, ça va passer, accroche toi et ravale ton égo ».



Les premières semaines, je me sentais assez fragile et démunie. Je n’avais pas vraiment le temps ni l’énergie de penser tellement l’effort pour essayer de comprendre ce que le gens disaient était énorme et épuisant. J’étais épuisée. Et à la fois, je ne me suis jamais sentie aussi vivante, aussi en vie, en mouvement, en expérience, que pendant ces premiers mois. Tout était nouveau, chaque moment était une épreuve : demander du pain à la boulangère, suivre des cours en portugais, être en collocation avec deux personnes qui ne parlent pas les mêmes langues que moi, devoir parler de choses profondes en anglais, comme de politique, sachant déjà qu’en français je galère, faire des courses dans des magasins que je ne connais pas, être loin des gens qui me rassurent... Et pourtant, ça restait très semblable à ce que je connaissais au niveau des codes et des normes, du fonctionnement global de la société. Alors imaginons sur un autre continent… Je ne dis pas que j’ai bien fais ou mal fais de commencer par l’Europe, certain.e.s vont directement loin et c’est aussi très bien comme ça. Je dis que pour moi, à ce moment là de ma vie, c’était déjà énorme et que j’avais besoin d’y aller par étape. Même chose pour la langue : le portugais reste une langue latine et bien qu’elle soit dure à apprendre, il y a pleins de mots très proches du français. Mais je vous assure que vivre avec trois langues en permanence dans la tête, ça fait bizarre… surtout quand avant on était pas dans une grande dynamique linguistique avant de partir… se surprendre à penser en anglais, tourner en boucle sur certains mots ou expressions qui nous intriguent sans comprendre vraiment pourquoi, être incapable de prononcer certains sons sans avoir l’air super ridicule et « petite française », bienvenue dans mon quotidien pendant un an. D’ailleurs, je ne me suis jamais sentie aussi autant « française » qu’à l’étranger. Je l’ai compris quand mon colloc espagnol mettait le vin rouge au frigo… Grand dieu.



Bref. Mes premiers mois ont été incroyablement riches sur pleins de plans, notamment le plan artistique puisque j’ai du contourner mon handicap du langage pour créer, ce qui m’a amené à découvrir pleins de nouveaux horizons. Puis, au bout d’un moment, de manière la plus naturelle du monde, j’ai retrouvé mes repères dans le chaos. La difficulté avec ce processus, en tout cas pour ma part, c’est que je me suis tellement adaptée que j’en suis venue à oublier un peu ce dont j’avais vraiment besoin. Ce qui me correspondait vraiment. Alors j’ai tenté pleins de trucs super nouveaux, sur le moment je me suis sentie grandie, j’étais même fière de moi en me disant par exemple « ouah aujourd’hui tu as mis en scène une anglaise, deux portugais et une espagnole tout en parlant anglais, et ça s’est bien passé, ils t’ont compris et en plus le processus est intéressant, t’es une ouf meuf !!! », ou « putain t’as réussi à parler d’anarchisme en anglais là, ou de sexisme, ou de racisme, et tes arguments étaient pas si dégueu ! » ou encore « j’ai compris au moins 20% du cours aujourd’hui, quelle avancée ! », et pleins d’autres trucs du genre… Mais je suis arrivée à un stade où je me suis un peu oubliée. Je pensais toujours aux autres, à passer du temps avec mes nouveaux amis puisque je ne les reverrai peut être plus dans quelques mois, ou je me disais qu’on ne sera plus réunis tous ensemble, et que c’était le moment d’en profiter… et j’ai fini par oublier d’écouter ce dont j’avais vraiment besoin : la solitude. Pas la solitude qui résulte d’un gros trou béant que tu n’arrives pas à combler toi-même parce que tu n’as pas encore assez confiance, ou que tu es à côté de toi-même, celle là bon c’est une autre affaire pour la faire disparaître, mais je parle de la solitude dont on a besoin pour se recentrer, pour se comprendre, pour s’écouter et prendre soin de soi, vraiment, profondément et sincèrement. Celle là je ne sais d’ailleurs pas vraiment si je l’ai trouvée… mais en tout cas, à ce moment là de ma vie, j’ai compris qu’elle était en train de se noyer dans un torrent d’informations qui prenaient toute la place. J’étais pleine, comme un œuf, et ma petite voix intérieure n’arrivait plus vraiment à se frayer un passage, ou alors pour me dire « ça va plus, rien ne va plus, tu as beau être entourée de personne que tu aimes, tu es en train de les détester petit à petit, tu ne prends plus plaisir, tu t’éteins ».



Voila schématiquement le deuxième grand moment de mon voyage, après l’excitation intense du début, le « tout est nouveau tout est incroyable », je m’étais complètement emmêlée dans moi-même, jusqu’à en perdre mon amoureux de l’époque qui lui-même ne me reconnaissait pas. La fin de mon année Erasmus n’a pas été si facile, car je n’ai pas bien réussi à retrouver mon chemin au milieu de cette jungle luxuriante, j’avais déjà trop intégré ce nouveau rythme de vie, et je n’arrivais pas bien à m’en protéger, à m’en détacher. J’ai fais ce que j’ai pu sur le moment, je suis aussi tombée amoureuse malgré moi, ce qui n’a pas facilité les choses… je vivais dans une sorte de cauchemar qui ne pouvait s’arrêter que quand j’aurais quitté définitivement la ville… et mon appartement, lieu de nombreuses fêtes et autres aventures sentimentales douloureuses (et aussi joyeuses, mais ça je n’en m’en souvenais plus vraiment). En fait, je n’ai pas envie de qualifier cette fin d’Erasmus comme un moment un peu naze, parce que quand même il y eu pleins de trucs super chouettes et j’ai continué d’être heureuse d’y être et de vivre ce que je vivais jusqu’à la fin, mais à l’intérieur de moi c’est comme si j’avais du mal à me sentir vraiment bien, détendue et reconnaissante. Comme si finalement je n’avais plus d’espace pour accueillir quoi que ce soit de nouveau. Bien sûr l’idée de partir me rendait triste car j’adorais la ville, et je me suis fais des amis qui sont devenus (et qui restent) très importants pour moi, qui m’ont fait découvrir des nouvelles manières d’investir des relations, des nouvelles manières de se comprendre et d’apprendre à se connaître, plus instinctives, plus graduelles. J’étais tiraillée entre le besoin net de me casser de cet endroit (chez moi, j’entends, cet appartement dans lequel j’avais déjà passé trop de temps à mon goût, qui était devenu une sorte de prison mentale), et la peur de rentrer, de retrouver ma réalité planplan, ma ville que je connais par cœur, mon université… ça me paraissait fade d’avance.



Mais, contre toute attente, rentrer était vraiment nécessaire et agréable. J’ai été rapidement très occupée (le secret pour ne pas sombrer et bader toute seule en repensant à son année Erasmus), et j’ai eu une chance incroyable puisque j’ai trouvé un logement en sous-location au centre ville, où je vivais seule. Après tant de bruit, tant d’informations, tant d’individus à qui s’adapter en permanence… la solitude. La bonne. Le silence. Le calme. Personne pour m’emmerder. Personne pour passer le temps et avoir de chouettes conversations aussi… mais bon, on ne peut pas tout avoir ! Le retour aux sources. Mes sources. Le Doubs, les bars (CHERS), les soirées, les copains, les cours, le travail mais cette fois qui fait vraiment sens, pas un travail alimentaire à la con (bon à part le fait que j’ai bossé en usine en arrivant mais c’était que deux semaines donc ça compte pas trop), ma famille. La vie qui reprend. Mais pas la même qu’avant, une différente, une plus éveillée, plus curieuse, plus consciente des détails et des gens. Mon regard avait changé, il était devenu plus doux, plus sensible. Je me sentais plus affirmée sur pleins de sujets, et tellement contente de reparler ma langue… de retrouver toute la subtilité d’une langue qu’on maîtrise, la fluidité, le confort. Je me suis dit alors que le confort n’était pas forcément une mauvaise chose (moi qui l’avait fuit à tout prix), qu’il était nécessaire à certains moments de sa vie. Je n’aurais pas pu repartir directement ailleurs, j’avais besoin de digérer, de me poser, de réfléchir, et de me préparer au prochain voyage. Je savais que le Brésil m’attendait, sagement, enfin sagement… plutôt tumultueusement, si on en croit son état politique actuel.



En fait, une fois qu’on a goûté à ce tremblement de terre que laisse le voyage en nous, et je crois que beaucoup de voyageu.se.r.s sont d’accord là-dessus, on tire un énorme trait sur toutes nos certitudes (si tant est que nous en avions), et on en redemande. Pour un tas de raisons. Pour ma part, je me dis que rester trop longtemps sans bouger est synonyme de mort. Encore une fois, bouger n’est pas forcément aller à l’autre bout du monde. Bouger est un état d’esprit, une philosophie de vie à part entière. Bouger veut dire : ne pas croupir dans des certitudes, dans des habitudes, dans des normes imposées qui ne correspondent finalement pas vraiment à des rêveurs, à des utopistes, dont je crois faire parti. Bouger c’est prendre le risque de se ramasser. De se faire voler tout ce qu’on possède (au sens propre et figuré). De se mettre en danger. D’être précaire. D’être seul.e. Mais finalement, tout ça, on le risque aussi en ne bougeant pas. En restant vissé.e sur sa chaise, bien sagement, à regarder le journal de 20h. Ça fait d’ailleurs trois ans et demi que je n’ai plus la télé. Que j’essaye de réduire ma consommation de viande, de déchets, de CO², de conneries. J’ai encore tellement de choses à modifier… mais le monde évolue, et nous, petits humains en quête de sens, sommes en train de nous réveiller, face à la gravité de la situation mondiale. Les prises de conscience se multiplient et heureusement, elles sont contagieuses.



Pourquoi Rio ? Les « hasards » de la vie. Disons que c’est une destination qui est venue à moi par des voies universitaires, des accords qui existaient déjà et dont de nombreuses personnes de mon entourage ont déjà bénéficiés. Et puis après le Portugal, le Brésil fait sens. J’ai déjà rencontré pas mal de Brésiliens, et j’ai cette impression étrange que je ne pourrais les comprendre qu’une fois arrivée chez eux. Le Brésil fait parti de ces pays qui semblent souffrir, comme tant d’autres, de l’américanisation, du fascisme, de la peur, de la misère. Une poignée de riches pour une rivière de pauvres. La violence qui fait loi. Mais je me dis que finalement, ce n’est qu’une version plus avancée de ce que je connais déjà en vivant en France. Car je ne veux pas me leurrer : le capitalisme fait des ravages dans le monde entier, et la peur semble se propager à la vitesse de la lumière.  Alors pourquoi diable ai-je envie d’aller dans un pays qui semble encore plus en crise que le mien ? Certaines personnes m’ont dit de ne pas y aller. Que ce n’était pas le moment. Que c’était dangereux. J’avoue que j’ai reconsidéré les choses, que j’ai douté, surtout après les résultats des élections. Mais ça n’a pas suffit pour me faire changer d’avis. J’aurais l’air de quoi d’ailleurs ? « Non je n’y vais pas car j’ai peur ». Je ne veux pas céder à la peur. Je ne veux pas écouter ceux qui me transmettent leurs peurs. J’en ai déjà bien assez comme ça. Alors je me rebrousse les manches, j’écoute cette petite voix au fond de moi qui a retrouvé assez d’espace pour parler à nouveau, et je me lance. Je pars découvrir ce pays fabuleux, ses plages incroyables, ses rythmes de samba et autres danses magnifiques à en faire valser les étoiles, sa langue chantante et délicieuse, ses couleurs vives et explosives, son atmosphère si mystique que je ne connais pas encore -mais dont je rêve déjà.  



Je me lance alors ce nouveau défi : partir toute seule à Rio pour un semestre universitaire, y vivre six mois, et tout ça avec très peu d’argent. Encore une fois, quelle folie ! Mais moi, contrairement à d’autres, et c’est ce que je me répète constamment : je fais ce choix consciemment, et pas parce que je dois fuir mon pays en guerre. J’aurais toujours des gens sur qui compter en cas de pépins, des gens qui m’aiment et qui prendront soin de moi, même de loin. Je ne suis pas seule : tout l’Univers est avec moi !



J’ai bien conscience du fait que la vie est un long chemin, que chaque expérience ne représente parfois qu’un petit caillou, et que si l’on observe seulement ce caillou on a l’impression de ne pas avoir vraiment avancé… (quelle métaphore incroyable !). Mais plus j’avance sur mon chemin, plus j’arrête d’essayer de me comparer aux autres, et plus je me rends compte d’une certaine cohérence. Ces cailloux qui se rejoignent alors que je les avais involontairement isolés (cette métaphore filée est définitivement incroyable…). Je crois qu’il faudrait vraiment avoir un peu plus confiance, et se faire un peu plus confiance, surtout. Se dire que même si pendant un temps c’est la merde et qu’on galère, qu’on a l’impression de toucher le fond, et bien c’est peut être précisément de cela qu’on avait besoin pour vivre le truc incroyable après, faire LA rencontre, LE voyage, trouver LA force qui étaient en nous depuis le début mais qui juste était cachée par tout un tas de peurs… Et aussi, arrêter de croire que la société va nous apporter ce dont on a besoin. Cette société elle est malade, et c’est dans le désir de la faire évoluer qu’on y trouvera, peut être, notre bonheur.

dimanche 12 août 2018

L'après voyage

Il y a le temps du retour à la maison

De poser ses valises pleines à craquer 

De souvenirs, 

De rencontres, 

D'aventures qui forgent l'âme



Il y a le temps de se forcer à ne pas regarder en arrière 

Ne pas se laisser aller à la tristesse, 

Au manque, 

A la nostalgie facile 



Ces visages qui défilent lorsque les yeux se ferment, 

Ces paysages, 

La mélodie de cette langue que l'on a appris à comprendre, 

A parler, 

A intégrer en soi 

Cette langue que l'on a entendue chaque jour sans s'en lasser 

Cette langue que l'on adore et qu'on aimerait encore susurrer



Ces passages à vide, 

Avide de nouveautés 

De différent

De coloré



Ces chagrins d'amour qui cognent le cœur

qui colorent le ciel du presque soir d'une teinte rose irréelle



Se dire que ce voyage  sera quelque part en nous,

Toujours



Se dire que c'est le début d'une longue route, 

Encore pleine de rebondissements

De rencontres qui marquent l'existence



Accepter de revenir, de regarder avec des yeux différents

En tirer une certaine satisfaction



Danser

Chanter

Manger et boire ce qui nous plaît

Aller au théâtre

Au cinéma

Au musée

Ecouter beaucoup de musique

Ou bien plonger dans le silence

Voir des amis

Tenter de leur raconter,

De le décrire



Les mots en français qui coulent le long de la bouche,

qui ne buttent pas

Cette fluidité que l'on retrouve,

que l'on apprécie



Surtout essayer de lâcher prise,

Laisser passer un peu de temps

S'occuper 

S'aimer très fort même de loin

Même dans le silence



Rire

Pleurer si nécessaire

Laisser vivre l'émotion en nous

Lui donner la place qu'elle demande

Sans qu'elle prenne le contrôle

Sans qu'elle nous plombe



Aller au marché et s'acheter des fleurs

Pour célébrer la vie qui continue

Accueillir ce présent qui peut parfois ressembler à du passé qu'on a voulu fuir

Le laisser entrer par la porte et contempler sa nouvelle couleur,

Sa nouvelle forme

Sa nouvelle odeur



Faire l'amour

Prendre dans ses bras

Ecrire

Tenter de mettre des mots sur tout ça



Se remercier pour cette aventure incroyable

Remercier son instinct qui poussait à partir 

Pardonner ses peurs et ses doutes

Et surtout...



Se préparer au prochain voyage








mercredi 31 janvier 2018

RESET

D’abord perte de zone de confort
Plus le fauteuil confortable
Plus le corps qui sait
Le corps ne sait pas, il n’a pas appris
D’abord le trouble
Du langage
Du goût de l’air
De la couleur des murs et des portes des maisons
D’abord les yeux écarquillés toujours
La tête qui mélange, qui presse, qui retourne les pensées dans tous les sens
D’abord le vide, le saut
La chute
La poitrine contre le sol, les deux bras en avant, paumes appuyées sur le carrelage
D’abord on essaye de se sauver, de se protéger, de respirer avec le ventre plutôt que la poitrine
On se recroqueville en pensant « bientôt je vais à nouveau exister », mais pas tout de suite, pas maintenant
On se tait, on écoute
Tout, tout le monde
Avec la même intensité, avec le même désir de percevoir chaque mot
Chaque intention
Chaque détail
Toi tu as une bouche ronde et tu fais claquer ta langue sur tes dents quand tu racontes
Toi tu parles si vite si vite
Toi tu manges tes mots, comme un gâteau avec plein de crème
Toi tu aimes parler, tu aimes dire des choses que je ne comprends pas encore
Alors je me raconte une histoire, ma propre histoire avec ces mots que je ne comprends pas
Pas encore
Je me raconte l’histoire que je veux
Je dis en moi-même, je pense
Que « Tout est parfait »
Que je suis extérieure à cette harmonie
Que je n’existe pas encore
Que je dois naître de moi-même pour exister
Je me dis aussi que je vis ça parce que je l’ai choisi
Je l’ai fais parce que j’en avais envie et pas parce qu’on m’y a forcée
Je ne quitte pas mon pays parce que c’est la guerre
Je le quitte parce que c’est à moi que je déclare : « quelle est la prochaine bataille ? »
Et ça,  je me dis, ça, c’est vraiment une chance incroyable
Après, en me disant tout ça, je transforme
Je me transforme en moi-même à nouveau
Mais avec une nouvelle musique
De nouvelles sonorités pour dire
De nouvelles images pour décrire
Je ne suis plus vraiment la même et pourtant jamais été autant moi
Parce qu’ici
Pas de barrière
Pas de filet
Rien
C’est en sautant que le parachute apparaît
C’est en tombant avec la poitrine qui gronde
Tu peux choisir de ne pas atterrir trop vite
Tu peux choisir de faire de ta chute quelque chose de précieux
Tellement précieux
Comme un point de départ qui ne s’arrête jamais
Un work in progress dans les airs
Ensuite tu rencontres
Tu enlaces
Tu danses
Tu embrasses
Tu vis chaque jour, et parfois tu ne sais plus bien
Si c’est jeudi gris ou dimanche plein d’espoir
Tu mélanges
Tu t’en fous
Tu lâches
Tu respires
Peut être un peu différemment cette fois
Avec plus de calme
Avec plus de confiance
Parce que ça y est :
Tu l’as fais
Et que tu sens tout au fond

Que c’est le début d’un grand voyage

lundi 30 octobre 2017

Projet#1 : "Eu sou meu próprio cartographie mentale"



Je, Eu (Moi)
Je suis, seguir ? (suivre ?)
Je suis le chemin
Eu traço (Je trace)
Trace ma route
Esquisses
Esboço o meu destino (Esquisse mon destin)
Aïe, non
Pas de destin
Juste des choix
Des objectifs, especificos (précis)
Quelque chose de précis que je dois faire, moi
Eu devo (Je dois)
C’est important hein ?
Je crois que j’ai besoin d’aide
De ajuda (De l’aide)
Quelqu’un ? Qui ? Quelqu’un se propose ? 
Tu ? Tu ? Ninguém ? (Toi ? Toi ? Personne ?)
Très bien.
Bem. (Bien.)
C’est comme ça alors
C’est comme ça qu’on trace
Qu’on trace sa route
Tu crois ?
ACREDITAR. (CROIRE.)

Parce qu’en fait moi je ne sais pas,
J’essaye, je change des choses dans ma vie
J’ouvre
J’ouvre des portes
J’ouvre mon cœur

Mais il faudrait que je sache si c’est ça qu’il faut faire
Si je suis sur la bonne voie
Si c’est des objectifs qui correspondent à qui je suis
A qui je voudrais être

Je trace
Je vais trop vite
Je suis impatiente
Je voudrais que les choses soient finies avant même qu’elles aient commencées
Impaciente (Impatiente)

Traço. Tranquilamente. (Je trace. Tranquillement.)
Sans précipitation
Sans trop d’ardeur
Juste ce qu’il faut
Je dose
L’équilibre
A Harmonia (L’Harmonie)
Voilà
Ca va mieux
Estou no bom camino (Je suis sur la bonne voie)
Je crois

Merci
Merci d’être là
Grâce à vous je peux tracer ma route
Je peux tracer
Correctement
Sans trop de confusions internes
-Isso nao que dizer que nao as tehna-  
(-ça ne veut pas dire qu’il n’y en a pas-)
Mais juste
Merci
De m’écouter
De me regarder
De me donner une place
De me faire exister
Aqui (Ici)
Agora (Maintenant)

Je suis un carrefour
Je suis à un carrefour de ma vie
Je suis là
Despida (Mise à nue)


 
  









Je suis ma propre cartographie mentale
Eu sou meu próprio cartografia mental




samedi 29 octobre 2016

Lettre à Besançon



Il n'est rien de comparable à ce que ton nom fait résonner en moi
Je suis née en toi
En ton ventre de mousse
Ta citadelle de pierre
Tes ruelles étroites
Et ton parfum de fleur joyeusement fanée

Je foule inlassablement ta peau dure qui sait tout de moi
Tu as bercée mes amours de tes bras maternants
Tu m'as nourri de ton sein vert
Paisible
En me cachant parfois sous tes ponts
Tes murs épais et tes draps tièdes

Assoiffée encore
Ton liquide de miel et de sang a coulé le long de ma gorge
Me rendant folle de tes lumières qui dansent
De tes notes de guitare ou de bavardages insensés
-Mais tellement essentiels-
D'autres âmes perdues

Je ne compte plus toutes ces joies colorées par la nuit
Ces imprudences
Ces pièges délicieux qui m'ont rendue femme
Parfois grande
Parfois tendre
Endolorie de cette culture que l'on transgresse
Que l'on regarde pousser sans savoir

En tes kiosques j'ai vu le peuple qui grondait
J'ai entendu sa voix fragile
J'ai eu tant d'espoir et tant de peines

Tes silences m'ont guidée dans la brume
Tes reflets dorés dans l'eau
A l'aube

Effrontée
Insaisissable sous tes remparts
Tu as observé toute cette chair s'affairant
S’essoufflant sur tes plaines
Dans tes forêts et tes églises

Maintenant je dois te dire
Que je m'apprête à te quitter
Cet amour me dépasse
Et je dois apprendre à t'aimer autrement
A t'aimer de plus loin
De plus haut


La nuit
J'entends tes râles graves de femmes qui pleurent
Celles qui ne comprennent plus mais qui se tiennent droit 
Celles qui sont grandes et fortes le jour
Brillantes de mille étoiles quand la rosée enfin s'évapore

Te quitter sera difficile
Mais si je souhaite encore ressentir ta beauté en fermant les yeux
Je dois me délivrer de tes bras accueillants

Ces derniers mois dans tes entrailles pour clôturer le cycle de ma première vie
Tu seras ma petite mort
Tu seras belle dans mon cœur d'enfant grandi trop vite
Tu seras fière
Orgueilleuse
Maquillée de tes rames de tramway turquoises
De tes musées
De tes théâtres

Tu sais que c'est dans tes salles sombres que j'ai appris à aimer l'Art
A le détester aussi parfois
Tu sais que c'est sur tes scènes
Dans tes bars et tes rues
Que ma voix s'est envolée
Comme un oiseau qui tombe de son berceau trop petit

Tu sais comme je te dois tout
Comme tu es en moi
Et comme aucune autre mère ne pourra te voler ces fruits rares

Je reviendrai
Chargée de nouvelles victuailles
Chargée de pierres précieuses
Que je déposerai sur tes dalles noircies par la vie qui grouille
Sans moi
Loin de moi
Mais toujours
-Et peut être même plus intensément-
En moi.

Ton enfant des rues,


G.

dimanche 3 janvier 2016

New Year Poem

Wake up
And smell the power of love
The power of art 
The power of the present
When you are in my annoyed arms
When your lips are kissing my shoulder
And when we don't know if it's real

Why are you so afraid ?
What could happen ?
You just don't know
You just don't know

Take
a
Breath 
and
Run

Take
Breath
and
Fall
into
your
darkness

Why are you so afraid ?

Into your void
There is a little boy
Who just shows you his heart
And on his lips you can see
This three little words
"Don't forget me"